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La jarre fendue (conte philosophique)

Cliquez sur l'image pour entendre une lecture de ce conte (1 mn 51 s)

 

Un pauvre homme, tous les matins, allait remplir à la rivière deux grosses jarres qu'il portait aux deux bouts d'un bâton de fer posé au travers de sa nuque.

Celle de droite était parfaite, joufflue, luisante, fière d'elle. Celle de gauche était fêlée. Elle perdait son eau en chemin, et donc elle s'estimait mauvaise.

Elle en souffrait. Elle avait honte, tellement honte qu'un beau jour elle osa dire, tout en pleurs :

"Pardonne-moi, pauvre porteur !

– Te pardonner ? répondit l'homme. Pourquoi donc ? Qu'as-tu fais de mal ?

– Allons, tu sais bien, chaque jour tu nous emplis d'eau à ras bord, tu t'échines, tu t'exténues à nous porter à la maison et, quand enfin nous arrivons, ma compagne a fait son devoir, elle a la conscience tranquille. Moi, non. Je sens qu'elle me méprise. J'aimerais être comme elle est, mais vois, je suis vide à moitié, et tu dois m'en vouloir beaucoup.

– Oh non, au contraire, dit l'homme. Regarde le bord du chemin, de ton côté. Qu'est ce que tu vois ?

– Des fleurs partout. Elles sont superbes.

– L'eau que tu perds, jarre fendue, les arrose tous les matins. Tous les matins elles te bénissent, et moi je te bénis aussi, car chaque jour je peux offrir un beau bouquet à mon épouse. Tu fais la joie de ma maison. Regarde de l'autre côté. Ta compagne, certes, est parfaite, mais que vois-tu ?

– Cailloux, poussière.

– Chacun fait selon sa nature. Ne change rien, ma bonne amie. Et ne regrette pas tes failles.

Vois comme elles nourrissent la vie."

jarre qui coule 80x80

 

Gougaud_Le_livre_des_cheminsSource : Henri GOUGAUD : Le livre des chemins, contes de bon conseil pour questions secrètes, Albin Michel, 2009, 471 p. Existe aussi en livre audio (lu par l'auteur).

Combien de siècles, de pestes, de révolutions,
de montagnes et de mers ont-ils traversé
avant de nous parvenir ? Les contes sont
dans l'âme humaine comme dans leur maison.
Ils ont vécu assez longtemps dans l'intimité
des êtres pour tout savoir de nos soucis,
de nos rêves, de nos désirs.

 

Lire aussi  Un conte ultra court (question de proportions)

 


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10 commentaires
  1. Un très joli conte oui !

  2. Merci… cela réconcilie avec certaines fissures. .. la route n’en sera que plus belle. ..

  3. Merci à tou(te)s pour ces commentaires !

  4. Un joli conte joliment raconté. J’avais envie de partager ceci avec toi, une citation de Paul Ricoeur que j’ai trouvé sur la toile, juste avant d’entendre le conte :

    « La tolérance n’est pas une concession que je fais à l’autre, elle est la reconnaissance du principe qu’une partie de la vérité m’échappe. »

    Cette vérité, c’est aussi celle de la jarre fendue, qui n’est pas parfaite mais qui abreuve les fleurs. Combien de fois nous arrêtons-nous à la fente de la jarre sans essayer de voir plus loin quelle est la vérité de l’autre ?

  5. J’ai souvent beaucoup aimé les livres d’Henri Gougaud, ce petit conte philosophique fait partie de tout ce qui me régale !
    merci Bernard de l’avoir mis en ligne et de nous en faire bénéficier.
    Petit moment de réflexion.

    J’ai « lu » la fin non pas en lien avec l’autre, mais comme une réalité des conséquences de certains de nos « défauts » : capables de produire de belles choses que nous ne supposions pas, parce que tellement enferrés dans nos « complexes », notre culpabilité.
    Juste un point de vue …

  6. Merci à tou(te)s. Certains d’entre vous se souviennent peut-être d’une époque bénie où Henri Gougaud animait une émission sur Inter qui s’appelait « Ne parlons pas de ce qui fâche »… Déjà, il nous régalait de ses histoires magiques… Mais bon, c’était il y a TRÈS longtemps 🙂

  7. une fois de plus, un très beau conte philosophique.
    Ce conte me fait penser quelque peu au « propos sur le bonheur » de Alain.
    Merci Bernard et continue de nous régaler !
    Amicalement
    Guy

  8. Jarre..d’or ! encore et encore ! Voilà une histoire de faille sans faille .. enfin j’me comprends! Merci Bernard !

  9. Merci Bernard, à écouter tous les jours…. dans ce monde où le « sois parfait » est trop souvent l’attendu, l’enseigner.

Et si vous laissiez un commentaire ?...

A propos de l’auteur

Bernard Lamailloux

Auteur, consultant, formateur passionné par tout ce qui touche à l’ingénierie de formation, je suis également musicien, théâtreux, phonéographe, bon vivant, et je vous réserve encore bien d’autres surprises !

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