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Les « démago-pédagogues »

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"Vous n'avez pas obtenu ce que vous voulez ? Qu'importe, je vais vous aider à aimer ce que vous avez !".

Les pédagogues "normaux"

Bonjour. Permettez-moi de préciser d'emblée que je fais partie des gens qui ont bâti tout un pan de leur vie sur la passion de transmettre, qu'on a l'habitude d'appeler pédagogie, en face-à-face ou à distance. Dans un ouvrage récemment paru (…tout avait commencé par ce blog, en fait), je me suis même amusé à proposer une définition "impertinente" de ce terme :

Art de se gratter la tête en se demandant comment on va s’y prendre pour tenter de faire passer telle ou telle chose dans celle des participants […à nos sessions de formation], ou encore quelle bourde on a bien pu commettre pour qu’elle n’y soit apparemment pas passée*.

 

*"Construire et animer une session de formation (Transfert de compétences : les clés du succès)" – p. 6

Sans ergoter à l'infini, il semble communément admis qu'être un bon pédagogue, c'est arriver à bien "faire passer" une idée. Une idée, dites-vous ? Et quel genre d'idée ? Peut-on être plus précis ?

Eh bien, dans le monde de l'éducation et de la formation, il y en a plusieurs types, plutôt bien répertoriés, à savoir :

  • Des savoirs, justement (connaissances livresques, ou sur de procédures)…
  • Des savoir-faire (tours de main, aptitudes pratiques)…
  • Des savoir-être (comportements)…
  • Des savoir-devenir (capacité à se projeter dans l’avenir).

Bien entendu, la liste pourrait être agrémentée à loisir, mais en gros, si l'on s'en tient là,  nous avons déjà bien déblayé le terrain...

Quand on commence à manipuler son monde…

avatar Shawn, mouton de Wallace & Gromit 100x100Or, il y a depuis quelques années certaines circonstances dans lesquelles chacun d'entre nous peut lire ou entendre couramment le mot "pédagogie", et même la si savoureuse expression "faire de la pédagogie" dans la bouche ou sous la plume de divers managers, décideurs, éditorialistes et autres personnages politiques.

Lire aussi  Apprendre mieux : Comment faire face à un surdoué

Ce qui m'a toujours titillé l'entendement, c'est quand ces personnes-là emploient le terme "pédagogie" en l'incluant dans des expressions toutes faites, ayant fait une brusque apparition dans la novlang, telles que "faire de la pédagogie", précisément.

Tous ces braves gens adorent se gargariser avec cette expression, notamment dans des circonstances bien particulières, les amenant à passer avec talent de la pommade dans le dos de personnes qu'on a mises devant un fait accompli, sur un mode "Vous n'avez pas obtenu ce que vous voulez ? Qu'importe, je vais vous aider à aimer ce que vous avez!".

Ainsi, lorsque ces philanthropes d'un genre nouveau donnent dans la pédagogie, c'est notamment dans ces moments où, la bouche en cœur, ils entendent, comment dire, expliquer – le plus souvent après coup – une décision, une mesure ou encore une réforme à ceux qui auraient… disons en termes polis "quelque réticence à l'accepter". En clair il s'agit là de démagogie, ni plus ni moins, appelons un chat un chat.

Pour mémoire, la démagogie désigne " […] l'état politique dans lequel les dirigeants mènent le peuple en le manipulant pour s'attirer ses faveurs". Plus largement, dans cette définition (source : Wikipedia), on peut (du moins à mes yeux) remplacer "dirigeant" par n'importe quelle personne ayant du pouvoir, et "peuple", par l'ensemble des personnes assujetties à ce pouvoir. En tout cas, le mot clé est lâché : "Manipuler" (si le sujet vous intéresse, je vous en parle aussi dans cet article).

Super héros arrivant opportunément

Tsa Tsa Tsaaaan, tremblez démago-pédagogues, voici "Le Stagirite" !

Ce phénomène a été extrêmement bien résumé, et abondamment illustré par un personnage de talent, que je viens de découvrir sur la toile. Se définissant lui-même comme acteur et réalisateur, il signe la plupart de ses interventions "Le Stagirite". Il publie notamment un série de capsules vidéos sur Youtube, dans une collection qu'il a intitulée "Langue de bois". De vraies pépites, à mes yeux. Les techniques de manipulation les plus complexes, les plus courantes, bref, celles qui nous roulent quotidiennement dans la farine avec l'air de ne pas y toucher y sont diablement bien explicitées et décortiquées avec une précision chirurgicale, et un ton des plus jubilatoires. On voit d'emblée que le personnage se situe aux antipodes du "donneur de leçons", et pourtant je témoigne en être ressorti grandi. Et voici ce que n'en ai retenu en substance :

Lire aussi  Faut-il être optimiste tout le temps ? [inclus un bonus "ressource pédagogique"]

Neutraliser toute opposition

"Je suis persuadé que ma décision est la bonne, la seule qu'il fallait prendre, et donc s'y opposer est forcément absurde et irrationnel"

On voit que par un habile artifice de langage, les opposants éventuels sont d'emblée renfermés dans un statut… disons en gros de "non-comprenants". Pour résumer, s'opposer, à leurs yeux, revient à ne pas comprendre.  Avec  un tranquille aplomb à l'épreuve des balles, ils semblent s'adresser à ces non-comprenants sur un mode "Regardez un peu comme nous sommes gentils, bienveillants et pas bégueules pour deux sous, puisque nous allons, tout spécialement pour vous, nous attacher à quoi? …Eh bien oui, vous avez deviné : à faire de la pédagogie !". Fermez le ban.

Chapeau bas, messieurs ! Faire ainsi passer une manipulation grossière pour de la relation d'aide, avouez que c'est fort, non ?

Un déni de démocratie ?

L'art de bien manager consiste d'une part à admettre qu'il existe d'autres opinions que la sienne propre, et suppose d'autre part une aptitude à trancher, à savoir prendre des décisions, ce que certains résument par la phrase "Agir en homme de pensée, penser en homme d'action". Mais d'autres n'hésitent pas à aller plus loin, en considérant que l'exercice du pouvoir consisterait tout simplement à faire accepter les évidences, en disqualifiant d'emblée toute contradiction.

Voici en gros leur credo : Je suis un bon manager/décideur/politicien/personnage influent… je possède non seulement la science infuse, le talent inné de bien faire... mais aussi l'art consommé de faire accepter cela aux autres, qui ne peuvent qu'acquiescer… sauf s'ils n'ont "pas compris". Et paf : retour à la case, comment appellent-ils ça, déjà ? Ah oui : "faire de la pédagogie" (hum !...).

Lire aussi  ITyPA sympa ce MOOC épisode 2....

Conclusion

Curieusement, quand je rencontre une personne qui dit "passer le plus clair de son temps faire de la pédagogie", j'ai la bizarre impression qu'il s'agit là en fait de quelqu'un qui prend les autres pour des imbéciles, allez savoir pourquoi...

Comprenons-nous bien : il n'y a rien de corporatiste dans ma prise de position. Loin de moi l'idée d'interdire aux "non pédagogues" de "faire de la pédagogie", ou de défendre je ne sais quel pré carré (quelle horreur !). Mais que voulez-vous, autant je suis bon public quand ces enthousiastes émules de Ken Robinson "font dans la pédagogie" pour nous expliquer ce qu'ils vont faire, et pourquoi ils vont le faire, autant je ne peux pas m'empêcher de tousser lorsqu'ils entendent, par ce biais, nous expliquer ce qu'ils ont fait, et pourquoi ils l'ont fait. Dans ces moments-là, allez savoir pourquoi, je leur imagine immanquablement un nez qui s'allonge démesurément.

Sans doute ai-je trop mauvais esprit 😉

Sur ce, je vous laisse aux mains du Stagirite en question. Allez-y, vous n'en reviendrez pas…

 

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Construire et animer une session de formation


Bernard Lamailloux est l’auteur d’un livre de conseils aux formateurs intitulé  « Construire et animer une session de formation » paru en juillet 2014 aux éditions DUNOD.

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, merci de bien vouloir nous en informer en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée.

6 commentaires
  1. Faire de la pédagogie = ferme ta gueule !

    Dans notre prochain TEDx (TEDxIESEG à la Défense) l’un de nos intervenant nous parle du don. Pour lui, l’interaction en société donc aussi dans une salle de formation passe par à 4 niveaux:
    Le pouvoir: j’impose
    La procédure: nous établissons des règles
    La négociation: nous discutons sur les exceptions et les imprévus
    Le don: échange sans condition

    En pédagogie, il y a des 4. Faire de la « pédagogie » est le rôle-même de tout formateur et en tant que hiérarque il devrait le faire en navigant entre ces 4 niveaux.

    Paradoxalement, cette expression démontre l’impuissance du hiérarque à la fois face à celui qui l’interroge (il ne répond pas vraiment, il n’explique rien) et face à celui qui est l’objet de sa pédagogie. En choisissant la langue de bois, il démissionne deux fois: en tant qu’orateur qui répète son texte sans s’occuper de son interlocuteur, en tant que pédagogue qui fuit la préoccupation de son public.

    Comme disait l’auteur de SF Isaac Asimov, « Violence is the last refuge of the incompetent ». Nos hiérarques référents (dans cette excellente vidéo ) sont évidement de mauvaise foi la plupart du temps mais ils traduisent aussi leur incompétence devant les situations complexes qu’ils ont à gérer et qu’ils ne savent pas gérer.

    Que fait le prof un peu juste lorsqu’il se sent pris en défaut ? De la pédagogie … et parfois il réaffirme son pouvoir comme E Balladur vaincu au soir d’une élection il y a longtemps: « je vous demande de vous taire !!! »

    Voici un très bon article, et une excellente découverte que ce stagirite !

    • « En choisissant la langue de bois, il démissionne deux fois: en tant qu’orateur qui répète son texte sans s’occuper de son interlocuteur, en tant que pédagogue qui fuit la préoccupation de son public ».

      Excellent ! Bravo pour cette hauteur de vue (et j’ajouterai « …as usual »).

  2. Bonjour Bernard,

    hé oui, quand la pédagogie devient injonction au lieu d’induction… une manipulation édulcorée par ce mot magique « pédagogie » qui sous entend la bienveillance….
    Les hommes politiques usent et abusent évidemment mais pas seulement, souvent ceux dont c’est le métier aussi !

    Excellent article, merci pour cette video.

  3. Merci Bernard de trouver les mots simples qui nous déculpabilisent, nous les irréductibles du bon sens, du concret et du réel, de ne pas adhérer à la démission collective qui se camoufle derrière la novlangue.
    Stagirite est une vraie trouvaille !
    Petite suggestion : pourriez vous nous déglinguer, avec votre style rafraîchissant et si efficace, le mot « posture » utilisé à tors et à travers, comme celui de « pédagogie ».

  4. Merci Bernard pour ce sens clarifié des mots utilisés pour « manipuler » les petites gens ….
    un beau travail et un bel exemple de démocratie dont nous manquons terriblement avec la pensée unique y compris de plus en plus dans nos entreprises centrés sur le capital financier.

    je proposerai aussi d’autres mots « changement » et les mots associés « conduite » ou « accompagnement » …
    merci

Laissez-nous donc un commentaire :-)

A propos de l’auteur

Bernard Lamailloux

Auteur, consultant, formateur passionné par tout ce qui touche à l’ingénierie de formation, je suis également musicien, théâtreux, phonéographe, bon vivant, et je vous réserve encore bien d’autres surprises !

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