feedback
Tél. : 06 14 24 89 00

Article(s) étiqueté(s) avec le mot clé : "philosophie".

(Catégorie sans description)

Les réseaux sociaux sont-ils une gigantesque machine anti-discernement ?

Dans son essai « Ci-gît l’amer » (Gallimard, 2020), la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury nous propose un certain nombre de pistes de réflexion nous permettant de définir ce qu’est le ressentiment, afin de pouvoir éventuellement s’en guérir.

Aux prises avec le ressentiment, nous pouvons manquer de discernement

Comme l’explique Cynthia Fleury, il est […] logique que le discernement soit atteint lorsque le sujet se laisse déborder par son ressentiment.

Elle nous rappelle ensuite que le discernement peut être défini comme La disposition de l'esprit à juger clairement et sainement des choses.

Or, il paraît clair que notre époque met à mal cette aptitude au discernement

Cynthia Fleury nous en fait une démonstration magistrale : La saturation de l'information, notamment fausse, le réductionnisme dont font preuve les nouvelles formes d'espace public (notamment les réseaux sociaux) nourrissent des assauts incessants contre ce discernement qui n'a structurellement pas le bon rythme pour résister.

Car l’acte de discernement suppose du temps…

Discerner suppose du temps, de la patience, de la prudence, un art de scruter, d'observer, d'être à l'affût : On discerne en retenant son souffle, en devenant plus silencieux, en se faisant voyant et non voyeur, en disparaissant pour mieux laisser la chose observée se comporter naturellement. Discerner suppose de se retirer là où le sujet ressentimiste se vit comme premier protagoniste de l'affaire.

Le temps de discerner, il est déjà trop tard…

Pour ce qui me concerne, comme beaucoup d’entre nous, je passe du temps (… trop, sans doute) sur les réseaux sociaux, où je trouve très souvent matière à m’informer, me divertir et surtout échanger autour des sujets les plus divers.

Or j’avoue avoir déjà éprouvé le besoin de prendre un peu de recul, de laisser passer un peu de temps avant de réagir à tel ou tel propos lancé sur ces nouvelles places publiques. Mal m’en a pris, puisqu’à chaque fois, je constate avec tristesse que le sujet sur lequel je me proposais d’intervenir n’est tout simplement plus accessible, qu’il s’est retrouvé pour ainsi dire aux oubliettes, balayé par une profusion de nouveaux sujets toujours plus nombreux et sans cesse renouvelés telles les vagues de la mer. Voilà pourquoi, à la lecture de l’essai de Cynthia Fleury, je m’interroge au passage sur la question de savoir si les réseaux sociaux ne seraient pas, au fond, une gigantesque machine à faire disparaître de l’espace public toute forme de discernement, au profit de tout un tas d’autres choses beaucoup plus immédiatement consommables comme l’anathème, la prise de bec, et les déversements de haine qui (à mon grand effarement) sont devenus un mode de communication qui semble communément employé… et admis.

Visionnez donc cet entretien de Cynthia Fleury, afin de mieux ressentir la personne lumineuse qu’elle est. Aussi belle au-dehors qu’au-dedans, comme on dit…
///////

Une critique du développement personnel

La philosophe Julia de Funès anime un podcast d’initiation à la philosophie intitulé Atelier philo. Je vous le recommande sans hésiter, car le ton y est très juste, mesuré, didactique et surtout on y apprend nombre de choses fort intéressantes.

En particulier, j’ai remarqué avec intérêt qu’il existait un épisode intitulé « Le développement personnel et la psychologie positive ». Du coup, je me suis dit que j'allais y puiser des choses intéressantes, qui méritent qu'on y regarde de plus près. Et vous savez quoi ? Bingo ! En voici un résumé sous ces lignes.

Le regard de Julia de Funès sur la psychologie positive

Dans son introduction, Mme de Funès commence par fustiger le mot Accompagner, terme devenu à la mode, parce que "[…] aider c'est un peu condescendant, soigner c'est pathologique", et donc le terme  accompagner s'inscrit bien dans le sens de la psychologie positive, qui aux yeux de Mme de Funès, "positive plus qu'elle ne pense".

Son regard sur la mode des livres de développement_personnel

Elle nous fait ensuite part du constat suivant : notre époque étant propice à l'effondrement des transcendances, nous nous trouvons en quelque sorte quelque peu isolés face au vertige du "sois toi-même". Et elle poursuit ainsi : "On a bien besoin d'aide et d'outils parce qu’on se sent très seul face à son existence et le sens de son existence". A ces yeux, les ouvrages de développement personnel viennent s'engouffrer dans la brèche créée par ce besoin, mais véhiculent des idées "…plus asservissantes pour l’esprit que vraiment libératrices"

Mieux : pour elle, ces ouvrages fonctionnent toujours sur les mêmes rouages rhétoriques. Voyons rapidement lesquels :

Les trois promesses du bon Docteur Freud…

Apparemment, si l'on en croit Mme de Funès, Freud avait déjà avancé l'idée il existerait des "promesses des fantasmes communs à l'humanité", dont les trois principales sont liées à :

  • Des fantasmes de possession : "Je vais reprendre ma vie en main"
  • Des fantasmes de réparation : "Je n'ai pas réussi à faire telle ou telle chose" … et, du coup, "…je veux réparer ce que j'ai raté."
  • Des fantasmes de séduction : "Moi aussi je peux devenir une personne formidable... Personne n'a su encore apprécier ma vraie valeur mais je suis quand même quelqu'un de génial". C'est ce que Freud appelle "le narcissisme de la petite différence".

Toujours selon Mme de Funès, les livres de développement personnel s'efforcent de tirer parti de ces fantasmes-là, en nous "caressant dans le sens du poil", en quelque sorte…

Des ouvrages "excessivement faciles à lire"…

Toujours d'après elle, les ouvrages en question sont pour la plupart "excessivement faciles à lire", et elle ajoute qu'il est "…plus facile de lire un livre de développement personnel que d'ouvrir un livre de philosophie...", ce que pour ma part je trouve très significatif à plus d'un égard, mais nous y reviendrons plus loin…

"Sur le même niveau que le lecteur"…

Aux yeux de Mme de Funès, le fait que dans ces ouvrages, il semble courant qu'on tutoie le lecteur, "...créant ainsi une sorte de connivence affective et sympathique", ce qui (là encore) serait une façon de nous "caresser dans le sens du poil", donc. Avec l'idée sous-jacente du "Mais c'est pour mieux te manger, mon enfant" (bon, c'est vrai, j'interprète, là… mais en gros c'est l'idée).

Une idéologie "culpabilisante"…

L'auteure conclut son propos en affirmant, en substance, que tout ceci véhicule un certain nombre d'idéologies (tiens donc ?) qui culpabilisent l'individu, parce que quand on a tous ces outils à disposition, qu'on se dit "j'ai tout pour être heureux et je ne le suis pas", on culpabilise (…du moins à ses yeux).

Quelques éléments de "réponse" à Mme de Funès

Je vous propose maintenant mon propre "regard sur le regard" que porte Mme de Funès, au motif qu'après tout, si mon propre point de vue n'est pas plus légitime qu'un autre, il ne l'est pas moins non plus.

Accompagner ?...

Concernant la mode de la notion d’accompagnement (terme qui peut cacher un véritable inventaire à la Prévert, pour ne pas dire fourre-tout), je ne puis qu’abonder dans le même sens.

Il y a huit ans, je relayais sur un autre blog une série de micro-interviews à destination des enseignants, et dont le titre générique était « 10 mots pour l’éducation ». Dans une de ces interviews (...que vous pouvez retrouver ici), il était question du mot « Accompagner », pour lequel chacun y allait de son petit point de vue, disons "bienveillant", sur ce si joli mot, donc. Et je ne peux pas résister à la tentation de vous livrer ici le commentaire suivant, produit alors par mon ami Didier Chambaretaud sur mon blog de l'époque :

[…] Tout le monde accompagne désormais tout le monde : les profs accompagnent les élèves, soit et … les services sociaux accompagnent les familles en difficulté, les collectivités locales accompagnent les entreprises qui s’installent sur leur territoire, les sponsors accompagnent les organisateurs d’un événement, les investisseurs accompagnent les créateurs d’entreprises, les fournisseurs accompagnent leurs clients … bientôt on dira que les flics accompagnent les prévenus en garde à vue ! L’armée française accompagne le Mali. Et le Président accompagnera le gouvernement qui accompagnera les ministères qui accompagneront les citoyens … Le futur pape, en bon pasteur, accompagnera sans doute le reste de son troupeau de croyants.

À force de s’accompagner ainsi les uns les autres, il serait utile que, la main dans la main et avec la plus parfaite bonne foi et la plus grande bienveillance, nous nous demandions vers où nous nous accompagnons tous ainsi !

Tous accompagnants ou accompagnateurs donc, pourquoi pas ? À condition que les rôles et le cap soient clairs, car si les mots changent, les réalités demeurent.

C'est clair, net, sans bavures, et encore une fois j'accomp… euh, j'approuve sans hésiter. Si quelqu'un entend "m'accompagner", il est probable que je lui répondrai quelque chose de l'ordre du "Oh, grand-mère, que tu as de grandes mains !"... 🙂

À propos des promesses de fantasmes de Freud…

Là encore, on ne peut qu'applaudir. On ne dira en effet jamais assez le poids de toutes les "promesses", implicites ou non, sur lesquelles nous fondons une grande partie de nos croyances. À juste titre, Freud a pointé du doigt le "pouvoir illusionnant" de toutes les "promesses non écrites" que nous trimballons plus ou moins avec nous, en évoquant notamment le mythe de la récompense véhiculé par nombre de religions. Et il est fort possible qu'un nombre significatif de livres de développement personnel s'appuie sur toutes ces "promesses", donc, et (pourquoi pas) en tirent parti. J'ignorais que ce fût un crime...

L'aspect "facile à lire" de ces ouvrages…

Citation attribuée à Einstein : Tout imbécile un peu intelligent peut rendre les choses plus complexes qu'elle ne le sont... Il faut une touche de génie (et beaucoup de courage) pour aller dans la direction opposée.

Que le côté "facile à lire" de ces ouvrages explique leur immense succès de librairie est une chose. Ce n'est certes pas cette facilité qui leur donne quelque légitimité que ce soit. Mais enfin, il me semble qu'il n'y a pas là de quoi les discréditer non plus…

Alors certes, ils sont "moins faciles à lire que des livres de philosophie", et je me permets de me demander si ce n'est pas là le véritable nœud du problème. Car tout ceci me remet en mémoire les premiers temps où je me suis intéressé au "funny learning" (mouvement selon lequel on apprend mieux et plus durablement dans la bonne humeur, notamment à travers le jeu). A cette époque-là, nombre de personnes ayant une certaine autorité dans le domaine des sciences de l'éducation me sommaient de prouver qu'on apprend mieux en s'amusant. Dans les premiers temps, je m'employais avec la dernière énergie à leur répondre en trouvant des exemples, témoignages ou démonstrations allant dans ce sens-là. Mais comme chacun le sait, il n'y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Las, devant tous les comportements assimilables à des mouvements d'humeur de "grands-papas ronchons" (comme aimait bien le dire le regretté Michel Serres), j'ai fini par changer mon fusil d'épaule, en demandant plutôt à mes contradicteurs, en pareil cas, pourquoi, depuis la nuit des temps, personne ne s'était évertué à démontrer qu'on apprend mieux en s'ennuyant, et pourtant, Dieu sait à quel point cela a pu exister… et existe encore, hélas.

Donc, instruire sans ennuyer est possible. Et tant pis pour ceux qui craignent pour leur pré carré. Déjà, Henri Bergson écrivait "Il n’y a pas d’idée philosophique, si profonde ou si subtile soit-elle, qui ne puisse et ne doive s’exprimer dans la langue de tout le monde". Pour ma part, j'emboîte bien volontiers le pas à cette idée, sans que le mot "philosophique" ne soit nécessaire le moins du monde. Ainsi, à mes yeux...

Il n’y a pas d’idée, si profonde ou si subtile soit-elle, qui ne puisse et ne doive s’exprimer dans la langue de tout le monde.

(d'après H. Bergson)

Voilà pour la facilité.

L'idéologie "culpabilisante" ? …

Que le bonheur puisse revêtir la forme d'une injonction dans certains ouvrages de développement personnel, c'est indéniable. Mais enfin, à mes yeux c'est loin d'être le cas partout, et Mme de Funès me semble aller un peu vite en besogne en jetant ainsi le bébé avec l'eau du bain, et en balayant tout cela d'un revers de main… Je connais un grand nombre de personnes qui, non seulement ne se sentent pas culpabilisées par ce qu'on appelle "les livres qui font du bien", mais au contraire, tout comme "tirées vers le haut", comme d'autres peuvent le ressentir à la lecture d'ouvrages de philosophie, et c'est tant mieux. Que demande le peuple ?...

Sur "le même niveau que le lecteur"…

Certes, il existe (qu'on le veuille ou non) une forme de dissymétrie entre "celui qui écrit un livre" et "celui qui le lit". Et il est illusoire de penser abolir cette dissymétrie par des procédés de "proximité forcée". Mais enfin là encore, on ne m'empêchera pas de penser que cet excès est beaucoup moins délétère que celui qui consiste à amplifier la dissymétrie en question, en se réfugiant en haut de son estrade, tout en regardant le reste du monde de très haut. Sur ce thème, je connais une petite chanson qui dit "Les gentils vous disent bien des choses… si vous n'aimez pas, essayez les méchants".

Alors… la pensée_positive est-elle à jeter aux orties ? …

Il me semble (mais peut-être que je me trompe…) que Mme de Funès fait un amalgame entre la pensée positive et la positive attitude, qui sont deux choses bien distinctes. Pour y voir plus clair, vous pouvez déjà vous rendre sur ce lien. Mais nous y reviendrons bientôt…

D'ici-là portez-vous bien et prenez soin de vous !


Le "Petit abécédaire..."

"Un ouvrage bien documenté, écrit par quelqu'un qui sait de quoi il parle et qui le fait avec clarté humour et éthique. Les exemples et les conseils sont judicieux et très utiles. Je le recommanderai avec plaisir.."

Josiane de Saint Paul

Quel livre ! Un travail de moine. D'une grande originalité. J'ai à peine commencé à le parcourir et, déjà, je le savoure. Je vais d'ailleurs continuer à le déguster lentement. Bravo !

Serge Marquis

///////

Toute philosophie peut être sexy, si si…

La philosophe Marie Robert propose sur Spotify un podcast intitulé « Philosophy is  sexy ». Il s’agit d’une (longue) série de petits exposés d’une quinzaine de minutes, fort bien faits, tout au long desquels nous entendons sa douce voix nous parler de sujets passionnants. Et cette voix nous donne envie de tout ce qu’on voudra sauf… décrocher. Personnellement, j'en suis devenu tout simplement accro, et à chaque fois j'en ressors tout revigoré. Pour Marie, il ne s’agit pas que d’un podcast, mais «[…] une parenthèse intime, un pas de côté, pour oser la philosophie, la désacraliser, la remettre au cœur de notre vie et se laisser inspirer».

Les différents épisodes traitent de différents sujets tels que l'amour, le rire, l'identité, le dépassement de soi, la défaite, l'accélération du temps, la douceur, le sens, l'engagement, la rencontre, la vulnérabilité...

Mais le tout premier d’entre eux porte sur l'audace. Vers la fin de cet épisode, Marie nous donne lecture d’un dialogue extrait d’un ouvrage de Jonathan Tropper intitulé « Le Livre de Joe ». Et j’ai trouvé ce texte tellement savoureux que je n’ai pas pu résister à l’envie de vous le retranscrire ci-dessous :  

 

Le célèbre coyote courant dans le vide au-dessus de la falaise.

 

Tu te souviens des vieux dessins animés du Coyote, dit-il, quand le coyote se précipitait d'une falaise et qu'il continuait à courir jusqu'au moment où il baissait les yeux et réalisait qu'il cavalait dans le vide?

– Ouais

– Eh bien, je me suis toujours demandé ce qui lui serait arrivé s'il n'avait pas regardé en bas. Est-ce que l'air serait resté solide sous ses pieds jusqu'à ce qu'il ait atteint l'autre bord du précipice? Je pense que oui, et je pense qu'on est tous comme ça. On s'élance pour traverser le canyon, le regard fixé droit devant soi vers les choses vraiment importantes, mais quelque chose, la peur ou un sentiment d'insécurité, nous fait regarder en bas. Alors, on s'aperçoit qu'on marche sur du vide, on panique, on fait demi-tour et on pédale à toute vitesse pour retrouver la terre ferme. Mais si on ne baissait pas les yeux, on arriverait sans problème de l'autre côté. Là où les choses sont vraiment importantes.

 

 

Voilà. Je vous recommande chaleureusement toutes ces écoutes. Vous pouvez suivre ce lien :

 

///////

Derniers Articles